top of page

LA BOUCLE DE LÉGITIMATION INSTITUTIONNELLE
DE LA VIOLENCE

Liviu Poenaru, PhD

Mars 2026

Il est impossible, à l’état actuel des connaissances, de quantifier précisément la part des effets de la séparation attribuable à la conflictualité issue de la relation parents–institutions. Les travaux disponibles montrent plutôt que la séparation involontaire s’inscrit dans un système de facteurs interdépendants, où dimensions relationnelles, biologiques, psychologiques et institutionnelles interagissent de manière dynamique (Bentley Waddoups et al., 2019 ; Nusslock & Miller, 2016). Dans ce cadre, la conflictualité ne constitue pas une variable isolée, mais un processus émergent qui participe à l’évolution globale des trajectoires.

La séparation elle-même agit comme un stresseur majeur, susceptible d’altérer durablement les systèmes de régulation du stress et de vulnérabiliser les individus. Les travaux sur le stress toxique, la charge allostatique et l’inflammation montrent que les expériences de rupture relationnelle peuvent entraîner des effets neurobiologiques et psychologiques persistants (Shonkoff et al., 2012 ; Danese & McEwen, 2012). La conflictualité post-séparation doit ainsi être comprise dans un organisme déjà fragilisé, où elle contribue à amplifier et prolonger les effets initiaux.

Dans le même temps, les interactions avec les institutions peuvent évoluer vers des formes de conflictualité structurelle, liées à la disqualification progressive des parents et à l’asymétrie des relations. Les théories du stigma indiquent que les individus assignés à une position sociale dévalorisée voient leur parole perdre en crédibilité et leurs marges d’action se réduire (Goffman, 1963 ; Link & Phelan, 2006). Dans ce contexte, les réactions émotionnelles ou comportementales des parents peuvent être réinterprétées comme des signes de défaillance, alimentant une dynamique circulaire.

 

Cette dynamique s’inscrit dans ce que l’on peut décrire comme une boucle de légitimation institutionnelle, où les effets produits par la séparation — détresse, désorganisation, tensions — sont relus comme des preuves du bien-fondé des décisions initiales. Cette boucle est particulièrement grave, car elle affecte simultanément les enfants, les parents et les intervenants de la protection des mineurs : les premiers voient leur trajectoire fragilisée, les seconds leur souffrance disqualifiée, tandis que les professionnels eux-mêmes sont pris dans des contraintes organisationnelles et défensives qui peuvent les conduire à gérer, voire à amplifier la conflictualité afin de maintenir la cohérence du dispositif face à la violence du processus. Des travaux sur les trajectoires de vulnérabilité montrent que ce type de mécanisme peut contribuer à la stabilisation et à la chronicisation des effets adverses (Miller et al., 2011 ; Spinhoven et al., 2010).

 

Enfin, les données issues de cohortes administratives appariées montrent que le placement d’un enfant est associé à une dégradation majeure de la santé mentale maternelle — plus marquée que lors du décès d’un enfant — ainsi qu’à un excès de risque suicidaire et de mortalité, au-delà des facteurs familiaux partagés. Ces résultats suggèrent que les effets de la séparation ne peuvent être compris indépendamment des dynamiques institutionnelles dans lesquelles ils s’inscrivent. La conflictualité parents–institutions, loin d’être périphérique, apparaît ainsi comme un mécanisme central d’amplification et de persistance des effets délétères de la séparation.

Références

Bentley Waddoups, A., Yoshikawa, H., & Strouf, K. (2019). Developmental effects of parent–child separation. Annual Review of Developmental Psychology, 1, 387–410.

Danese, A., & McEwen, B. S. (2012). Adverse childhood experiences, allostasis, allostatic load, and age-related disease. Physiology & Behavior, 106(1), 29–39.

Goffman, E. (1963). Stigma: Notes on the management of spoiled identity. Prentice-Hall.

Link, B. G., & Phelan, J. C. (2006). Stigma and its public health implications. The Lancet, 367(9509), 528–529.

Miller, G. E., Chen, E., & Parker, K. J. (2011). Psychological stress in childhood and susceptibility to the chronic diseases of aging. Psychological Bulletin, 137(6), 959–997.

Nusslock, R., & Miller, G. E. (2016). Early-life adversity and physical and emotional health across the lifespan: A neuroimmune network hypothesis. Biological Psychiatry, 80(1), 23–32.

Shonkoff, J. P., Garner, A. S., et al. (2012). The lifelong effects of early childhood adversity and toxic stress. Pediatrics, 129(1), e232–e246.

​Spinhoven, P., Elzinga, B. M., Hovens, J. G., Roelofs, K., Zitman, F. G., van Oppen, P., & Penninx, B. W. (2010). The specificity of childhood adversities and negative life events across the life span to anxiety and depressive disorders. Journal of affective disorders, 126(1-2), 103–112. https://doi.org/10.1016/j.jad.2010.02.132

 

KEY FINDINGS

Le placement familial traditionnel à long terme ne semble pas améliorer les chances de vie des enfants maltraités (Brännström et al. 2020).

La perte de la garde d’un enfant au profit des services de protection de l’enfance est associée à une santé mentale maternelle significativement plus dégradée que celle observée après le décès d’un enfant (Wall-Wieler, 2018).

Le placement hors du domicile a aggravé l’état de santé des enfants ainsi que leurs trajectoires dans le système judiciaire (Brownell et al., 2024).

Le placement hors du domicile durant l’enfance est associé à un doublement du risque de maladie coronarienne et d’accident vasculaire cérébral entre 18 et 48 ans (Hjern et al., 2024).

Les mères dont un enfant a été placé par les services de protection de l’enfance présentent des taux de mortalité plus élevés que ceux observés chez leurs sœurs biologiques n’ayant pas connu un tel placement (Wall-Wieler et al. 2018).

Suivez l'actualité OSSIPE

  • Facebook
  • LinkedIn
bottom of page