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RÉFLEXIONS

MESURER LE DOMMAGE TOTAL : AVANT, PENDANT ET APRÈS LE PLACEMENT
Que deviennent les enfants après avoir été retirés de leur famille pour être protégés ? Une méta-analyse portant sur 4'287 enfants et jeunes vivant en institution estime que 46 % présentent des symptômes compatibles avec un trouble psychique, 49 % des difficultés externalisées et 26 % une dépression (Westlake et al. 2023). Dans une cohorte suédoise de plus de 838 000 personnes suivies jusqu’à l’âge de 39 à 48 ans, les 2,9 % ayant connu un placement représentaient près de 14 % des décès par suicide. Après ajustement sur la situation sociale de l’enfance et les troubles parentaux, leur risque de suicide demeurait 3,39 fois plus élevé chez les hommes et 4,23 fois chez les femmes ; celui d’une hospitalisation pour automutilation restait environ quatre fois supérieur (Hjern, Vinnerljung, and Brännström 2025). Ces chiffres ne décrivent pas quelques accidents périphériques : ils révèlent une souffrance qui peut traverser toute l’existence.
Les trajectoires scolaires, physiques et sociales dessinent le même paysage. En France, 24 % des jeunes placés interrogés dans l’enquête ELAP avaient connu au moins une déscolarisation de deux mois ou davantage ; 28 % étaient passés par l’enseignement spécialisé, contre 4 % de l’ensemble des jeunes nés en France, et près de 20 % éprouvaient encore à 17 ans des difficultés à lire ou à écrire le français (France Stratégie 2024). En Suède, les adultes ayant connu un placement présentaient un risque environ doublé de maladie coronarienne et d’accident vasculaire cérébral précoce (Hjern et al. 2024). La comparaison entre frères et sœurs réalisée par Brännström, Vinnerljung et Hjern (2020), portant sur seize indicateurs éducatifs, sociaux et sanitaires, ne montre pas que le placement familial traditionnel de longue durée améliore globalement les chances de vie des enfants maltraités. Le placement n’est pas nécessairement la cause unique de ces devenirs, mais la protection n’a manifestement pas suffi à réparer les trajectoires qu’elle avait pour mission de transformer.

Biais issus des données et de la recherche institutionnelles
Les données administratives ne constituent pas une observation neutre de la réalité familiale. Elles sont produites pour gérer des dossiers, justifier des décisions, suivre des procédures et organiser des services, non pour répondre à une question scientifique construite à l’avance. Ce qui est observé, consigné ou omis dépend donc des objectifs opérationnels de l’institution, de ses catégories, de ses contraintes et des pratiques de saisie. Le dossier ne contient pas la réalité elle-même, mais la trace institutionnelle d’une réalité déjà sélectionnée et interprétée. Les recherches reposant exclusivement sur ces données héritent des biais produits au moment de l’enregistrement, du codage, du nettoyage et du croisement des bases (Holmes et al., 2026 ; Shaw et al., 2022).
Un premier biais est celui de l’endogénéité institutionnelle. L’institution ne se contente pas d’observer une situation : elle intervient dans celle-ci et peut en modifier la trajectoire. La séparation, les changements de placement, les restrictions de contact, l’incertitude procédurale ou la répétition des évaluations peuvent transformer l’état psychologique de l’enfant et du parent. Lorsque la détresse, la colère, la méfiance ou les troubles comportementaux qui apparaissent ensuite sont enregistrés comme des caractéristiques propres aux personnes, sans que leur chronologie ni leur contexte soient examinés, une circularité devient possible : l’intervention contribue à produire certaines réactions ; ces réactions sont ensuite codées comme preuves de dysfonctionnement ; enfin, les données ainsi constituées servent à confirmer ou à prolonger l’intervention. Ce mécanisme ne signifie pas que toute difficulté serait induite par le placement, mais que la recherche doit distinguer les facteurs antérieurs des effets éventuellement produits ou aggravés par le dispositif lui-même. Le Défenseur des droits inclut précisément parmi les violences institutionnelles les actions, les omissions et les modes d’organisation qui causent une souffrance psychologique ou compromettent le développement de l’enfant (Défenseur des droits, 2019, pp. 5–7).

UN DISPOSITIF DE PROTECTION QUI EXPOSE AU SUICIDE ET À LA PSYCHIATRISATION ?
Comment un dispositif conçu pour protéger peut-il être associé à une multiplication par quatre à cinq du risque de tentative de suicide — tout en exposant, dans certains contextes institutionnels, les enfants à de nouvelles formes de violence, d’exploitation et de désorganisation ? Les résultats de l’étude de Bo Vinnerljung, Anders Hjern et Frank Lindblad (2006), portant sur près d’un million d’individus, posent frontalement cette contradiction. Les anciens bénéficiaires de la protection de l’enfance présentent des risques 4 à 5 fois plus élevés d’hospitalisation pour tentative de suicide, ainsi que des risques 5 à 8 fois plus élevés de troubles psychiatriques sévères à l’adolescence, et encore 4 à 6 fois plus élevés à l’âge adulte jeune, avec des excès marqués pour les psychoses et les dépressions.
Une première interprétation consiste à rappeler que ces enfants ont été exposés à des contextes familiaux plus extrêmes, plus chroniques et plus désorganisants que la moyenne. Le placement apparaît alors comme une réponse à une vulnérabilité initiale majeure. Pourtant, cette lecture reste insuffisante. Les analyses ajustées montrent que les excès de risque diminuent après prise en compte des facteurs familiaux et socio-économiques, mais persistent à un niveau substantiel, indiquant que les conditions d’origine n’en rendent pas compte entièrement (Vinnerljung et al., 2006).
Un second élément méthodologique complexifie encore la lecture : la population de comparaison inclut elle-même de nombreux enfants exposés à des formes de violence ou de négligence sans placement. La comparaison oppose donc en partie adversité avec intervention à adversité sans intervention. Si, malgré cela, les écarts restent aussi élevés, ils ne peuvent être interprétés uniquement comme un effet de sélection des situations les plus graves.

PROTÉGER EN CRÉANT LE RISQUE : FAUX ET VRAIS POSITIFS DANS LA PROTECTION DES MINEURS
(...)
Il en résulte une production conjointe de faux positifs et de « vrais positifs » apparents. Les premiers correspondent à des interventions initialement non justifiées au regard du risque réel; les seconds émergent a posteriori, lorsque les effets iatrogènes (détresse, comportements réactifs, désorganisation) sont interprétés comme des signes authentiques de danger. Cette dynamique est renforcée par des biais cognitifs—aversion aux pertes, heuristique de disponibilité—et par des incitations organisationnelles à la prudence, décrites dans la littérature sur la décision sous incertitude (Kahneman & Tversky, 1979; Munro, 2011).

INVALIDITÉ SCIENTIFIQUE DES EXPERTISES PSYCHIATRIQUES EN CONTEXTE DE SÉPARATION INVOLONTAIRE PARENT–ENFANT : TRAUMATISME, PROCÉDURES ET ÉROSION PSYCHIQUE
Les expertises psychiatriques réalisées dans un contexte de séparation involontaire parent–enfant présentent un biais méthodologique majeur : elles évaluent des états psychiques sans intégrer les conditions extrêmes qui les produisent. L’absence de prise en compte du traumatisme de la séparation constitue ici une lacune fondamentale. La rupture forcée du lien parental active des réponses neurobiologiques et psychiques comparables à celles observées dans les deuils complexes et les stress traumatiques sévères : hyperactivation de l’axe hypothalamo–hypophyso–surrénalien, désorganisation émotionnelle, altération de l’identité et des repères internes. Interpréter ces manifestations comme des signes intrinsèques de pathologie revient à confondre une réponse adaptative à un événement extrême avec un trouble psychiatrique autonome, ce qui constitue une erreur d’attribution causale (Wall-Wieler et al., 2018).

SYSTÈME DE PROTECTION DES MINEURS : ENTRE LOGIQUES PARANOÏAQUES ET FONCTIONNEMENT PSYCHOTIQUE
Comment conceptualiser, de manière rigoureuse, le fonctionnement du système de protection des mineurs lorsqu’il s’organise autour d’un régime de menace permanente (danger, mort, maltraitance potentielle) ? Celui-ci tend à produire une structure défensive analogue à certains fonctionnements psychotiques : rigidification, perte de réflexivité et primat de la cohérence interne sur la réalité empirique. Cette dynamique a été décrite dans la littérature sur les organisations à haute contrainte où la gestion du risque extrême conduit à une fermeture cognitive et à une réduction de la capacité d’auto-correction (Weick & Sutcliffe, 2007), et peut être rapprochée, de manière structurée et non métaphorique, de la notion de structure psychotique telle que conceptualisée par Jean Bergeret, caractérisée par une angoisse fondamentale difficilement symbolisable et une rigidification défensive du fonctionnement psychique (Bergeret, 1974).

MODÈLE INTÉGRÉ DE LA SÉPARATION INVOLONTAIRE PARENTS–ENFANTS
La séparation involontaire parents–enfants constitue une rupture institutionnellement produite de la base de sécurité relationnelle, agissant comme un agent pathogène spécifique affectant les systèmes de co-régulation, l’attachement et les équilibres neurobiologiques. Elle entraîne chez l’enfant des troubles psychologiques et neurobiologiques durables, ainsi qu’un risque accru de trajectoires d’exclusion sociale, et chez le parent une souffrance majeure associée à la stigmatisation et à la disqualification. Des études de cohorte montrent que le placement est associé à une dégradation de la santé mentale maternelle plus marquée que lors du décès d’un enfant, ainsi qu’à un excès de risque suicidaire et de mortalité, au-delà des facteurs familiaux partagés. Ces effets sont fréquemment réinterprétés comme preuve du risque initial, contribuant à renforcer et prolonger la séparation. La séparation fonctionne ainsi comme un processus auto-validant, produisant et reproduisant la vulnérabilité qu’elle prétend prévenir.
LA BOUCLE DE LÉGITIMATION INSTITUTIONNELLE DE LA VIOLENCE
Les interactions avec les institutions peuvent évoluer vers des formes de conflictualité structurelle, liées à la disqualification progressive des parents et à l’asymétrie des relations. Les théories du stigma indiquent que les individus assignés à une position sociale dévalorisée voient leur parole perdre en crédibilité et leurs marges d’action se réduire (Goffman, 1963 ; Link & Phelan, 2006). Dans ce contexte, les réactions émotionnelles ou comportementales des parents peuvent être réinterprétées comme des signes de défaillance, alimentant une dynamique circulaire.
Cette dynamique s’inscrit dans ce que l’on peut décrire comme une boucle de légitimation institutionnelle, où les effets produits par la séparation — détresse, désorganisation, tensions — sont relus comme des preuves du bien-fondé des décisions initiales. Cette boucle est particulièrement grave, car elle affecte simultanément les enfants, les parents et les intervenants de la protection des mineurs : les premiers voient leur trajectoire fragilisée, les seconds leur souffrance disqualifiée, tandis que les professionnels eux-mêmes sont pris dans des contraintes organisationnelles et défensives qui peuvent les conduire à gérer, voire à amplifier la conflictualité afin de maintenir la cohérence du dispositif face à la violence du processus. Des travaux sur les trajectoires de vulnérabilité montrent que ce type de mécanisme peut contribuer à la stabilisation et à la chronicisation des effets adverses (Miller et al., 2011 ; Spinhoven et al., 2010).

Séparation parent–enfant et production institutionnelle du risque: vers une reconfiguration des cadres de protection
Dans quelle mesure les dispositifs contemporains de protection de l’enfance, en produisant des expositions prolongées à l’incertitude, à l’instabilité relationnelle et à la contrainte institutionnelle, contribuent-ils eux-mêmes à générer les altérations psychiques, neurodéveloppementales et sociales qu’ils visent à prévenir ?
Les recherches récentes convergent vers une redéfinition de la séparation parent–enfant, qui n’est plus envisagée comme un événement ponctuel mais comme une exposition sociale chronique aux effets cumulatifs sur la santé mentale. Une revue systématique publiée dans Social Science & Medicine, portant sur les séparations liées aux politiques migratoires aux États-Unis, montre que l’expérience de la séparation – mais aussi son anticipation – est associée à des profils symptomatiques multidimensionnels, incluant anxiété, dépression, plaintes somatiques et troubles du sommeil (Naseh et al., 2024). Ce déplacement analytique est décisif : il suggère que les dispositifs institutionnels eux-mêmes peuvent générer des champs diffus de stress par l’incertitude et la menace, rejoignant les modèles de l’épidémiologie sociale centrés sur les effets des expositions prolongées à l’insécurité structurelle.

LE DÉBAT SUR LA TORTURE PSYCHOLOGIQUE
La Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (UNCAT, United Nations Conventions Against Torture), élaborée sous l'égide des Nations Unies en 1984, offre une définition exhaustive de la torture. Cette convention transcende les seuls aspects physiques de la torture pour englober également ses dimensions psychologiques.
Conformément à son premier article, la Convention qualifie de torture tout acte délibéré infligeant à une personne des douleurs ou des souffrances intenses, qu'elles soient physiques ou mentales. Ces sévices sont intentionnellement perpétrés dans le but d'obtenir des informations ou des aveux, de punir pour des actes commis par la personne elle-même ou par autrui, d'intimider ou de contraindre, ou encore pour tout autre motif basé sur une forme de discrimination. La souffrance ainsi infligée peut émaner d'un agent de la fonction publique ou de toute autre personne agissant officiellement ou sous son impulsion, avec son consentement explicite ou tacite.
Ainsi, la torture psychologique, telle qu'appréhendée dans le cadre de la Convention contre la torture, consiste en une intention délibérée d'induire des douleurs ou des souffrances mentales aiguës. Son dessein peut être multiple : obtenir des informations, des aveux, punir, intimider ou contraindre une personne. Cette conception large embrasse diverses méthodes telles que l'isolement prolongé, la privation sensorielle, les menaces, le chantage émotionnel, le harcèlement psychologique et toute autre forme de manipulation mentale. Toutes ces pratiques ont pour effet de causer des dommages psychologiques graves et durables.
Il est primordial de comprendre que les conséquences de la torture psychologique peuvent être aussi dévastatrices que celles de la torture physique. Les victimes peuvent souffrir de traumatismes psychologiques sévères, de troubles de stress post-traumatique, de troubles de l'adaptation, de dépressions profondes, voire être poussées jusqu'à des tentatives de suicide. Cette réalité souligne l'importance cruciale de la prévention de la torture sous toutes ses formes, ainsi que la nécessité impérieuse de protéger les droits fondamentaux de l'homme.