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SYSTÈME DE PROTECTION DES MINEURS : ENTRE LOGIQUES PARANOÏAQUES ET FONCTIONNEMENT PSYCHOTIQUE

Liviu Poenaru, PhD

Mars 2026

Comment conceptualiser, de manière rigoureuse, le fonctionnement du système de protection des mineurs lorsqu’il s’organise autour d’un régime de menace permanente (danger, mort, maltraitance potentielle) ? Celui-ci tend à produire une structure défensive analogue à certains fonctionnements psychotiques : rigidification, perte de réflexivité et primat de la cohérence interne sur la réalité empirique. Cette dynamique a été décrite dans la littérature sur les organisations à haute contrainte, où la gestion du risque extrême conduit à une fermeture cognitive et à une réduction de la capacité d’auto-correction (Weick & Sutcliffe, 2007), et peut être rapprochée, de manière structurée et non métaphorique, de la notion de structure psychotique telle que conceptualisée par Jean Bergeret, caractérisée par une angoisse fondamentale difficilement symbolisable et une rigidification défensive du fonctionnement psychique (Bergeret, 1974).

 

Un premier niveau de « présence de la mort » est d’ordre symbolique et psychique. La séparation involontaire parent–enfant est fréquemment vécue comme une expérience de perte radicale, souvent comparée à un deuil, voire à une annihilation du lien d’attachement. Les travaux en théorie de l’attachement montrent que la rupture des liens primaires constitue un stress majeur susceptible d’entraîner des effets durables sur la régulation émotionnelle et la santé mentale (Bowlby, 1980 ; Dozier et al., 2012). Chez les parents, et de manière particulièrement marquée chez les mères, cette séparation peut déclencher des réactions de détresse d’une intensité exceptionnelle, parfois supérieures à celles observées après le décès d’un enfant (Wall-Wieler et al., 2018). Cette expérience s’inscrit précisément dans ce que Bergeret décrit comme une angoisse psychotique, c’est-à-dire une angoisse de mort et de fragmentation. Dans ce cadre, la perte du lien n’est pas seulement vécue comme une séparation, mais comme une menace de désintégration du sujet lui-même.

Un second niveau est d’ordre littéral et épidémiologique : plusieurs études de cohorte indiquent que la perte de garde d’un enfant est associée à une dégradation significative de la santé mentale parentale, incluant augmentation des troubles dépressifs, anxieux, de l’usage de substances et du risque suicidaire (Wall-Wieler et al., 2018 a&b). Parallèlement, les données sur les enfants montrent des risques fortement accrus de tentatives de suicide et de morbidité psychiatrique sévère après passage par le système de protection (Vinnerljung et al., 2006). La « présence de la mort » devient ici objectivable : elle se manifeste à travers des issues suicidaires et psychiatriques mesurables, inscrivant l’angoisse dans une réalité épidémiologique.

 

Un troisième niveau, plus diffus mais structurant, peut être conceptualisé à partir de la notion de « slow death » développée par Lauren Berlant (2007). Cette « mort lente » correspond à une usure progressive de la vie psychique sous l’effet de conditions structurelles délétères : perte de sens, désaffiliation sociale, altération de l’identité parentale, chronicisation du stress. Elle coexiste avec des formes plus aiguës de mise en danger, produisant un continuum entre érosion progressive et risque de mort immédiate. Dans ce contexte, l’angoisse de mort décrite par Bergeret ne relève pas d’une simple projection subjective : elle semble structurellement alimentée et confirmée par les dynamiques mêmes du système.

Dans ce contexte, une spirale co-construite de violence peut émerger. Les réactions de détresse parentale sont réinterprétées comme des signes de dangerosité ou d’incompétence, renforçant les décisions initiales. Ce processus correspond à des mécanismes bien documentés : biais de confirmation, escalade d’engagement et auto-validation organisationnelle (Nickerson, 1998 ; Staw, 1976). Mais cette spirale s’accompagne aussi d’une intensification des affects, où certains parents expriment des idées de vengeance, de destruction, voire de passage à l’acte contre les acteurs institutionnels. Ces manifestations ne peuvent être comprises uniquement comme des signes de pathologie individuelle : elles s’inscrivent dans un contexte où l’angoisse de mort et de fragmentation devient omniprésente.

 

Qualifier ce fonctionnement de « psychotique » renvoie ainsi à une analogie structurelle précise. Dans les systèmes de protection des mineurs, l’angoisse de mort — au sens de Bergeret — semble omniprésente, non seulement comme état subjectif, mais comme produit des dynamiques spirales du système lui-même. Elle est à la fois anticipée (justifiant l’intervention), produite (par les effets du placement) et confirmée (par les trajectoires observées). L’enjeu devient alors clinique et politique : introduire des dispositifs de réflexivité et d’évaluation indépendante permettant de réarticuler les décisions institutionnelles avec les effets empiriques, afin d’éviter que le système, en cherchant à prévenir la mort, ne contribue à en organiser les conditions psychiques et sociales.

Références

Berlant, L. (2007). Slow death (sovereignty, obesity, lateral agency). Critical Inquiry, 33(4), 754–780. https://doi.org/10.1086/521568

Bergeret, J. (1974). La personnalité normale et pathologique. Dunod.

Bowlby, J. (1980). Attachment and loss: Vol. 3. Loss, sadness and depression. Basic Books.

Dozier, M., Zeanah, C. H., Wallin, A. R., & Shauffer, C. (2012). Institutional care for young children: Review of literature and policy implications. Social Issues and Policy Review, 6(1), 1–25. https://doi.org/10.1111/j.1751-2409.2011.01033.x

Nickerson, R. S. (1998). Confirmation bias: A ubiquitous phenomenon in many guises. Review of General Psychology, 2(2), 175–220. https://doi.org/10.1037/1089-2680.2.2.175

Staw, B. M. (1976). Knee-deep in the big muddy: A study of escalating commitment to a chosen course of action. Organizational Behavior and Human Performance, 16(1), 27–44. https://doi.org/10.1016/0030-5073(76)90005-2

Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Bolton, J., Brownell, M., Nickel, N., & Chateau, D. (2018). Maternal mental health after custody loss and death of a child: A retrospective cohort study using linkable administrative data. Canadian Journal of Psychiatry, 63(5), 322–328. https://doi.org/10.1177/0706743717738494

Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Brownell, M., Nickel, N., Chateau, D., & Singal, D. (2018). Suicide attempts and completions among mothers whose children were taken into care by child protection services. The Canadian Journal of Psychiatry, 63(3), 170–177. https://doi.org/10.1177/0706743717741058

Vinnerljung, B., Hjern, A., & Lindblad, F. (2006). Suicide attempts and severe psychiatric morbidity among former child welfare clients. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 47(7), 723–733. https://doi.org/10.1111/j.1469-7610.2005.01530.x

Weick, K. E., & Sutcliffe, K. M. (2007). Managing the unexpected: Resilient performance in an age of uncertainty (2nd ed.). Jossey-Bass.

 

KEY FINDINGS

Le placement familial traditionnel à long terme ne semble pas améliorer les chances de vie des enfants maltraités (Brännström et al. 2020).

La perte de la garde d’un enfant au profit des services de protection de l’enfance est associée à une santé mentale maternelle significativement plus dégradée que celle observée après le décès d’un enfant (Wall-Wieler, 2018).

Le placement hors du domicile a aggravé l’état de santé des enfants ainsi que leurs trajectoires dans le système judiciaire (Brownell et al., 2024).

Le placement hors du domicile durant l’enfance est associé à un doublement du risque de maladie coronarienne et d’accident vasculaire cérébral entre 18 et 48 ans (Hjern et al., 2024).

Les mères dont un enfant a été placé par les services de protection de l’enfance présentent des taux de mortalité plus élevés que ceux observés chez leurs sœurs biologiques n’ayant pas connu un tel placement (Wall-Wieler et al. 2018).

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