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UN DISPOSITIF DE PROTECTION QUI EXPOSE AU SUICIDE ET À LA PSYCHIATRISATION? 

Liviu Poenaru, PhD

Comment un dispositif conçu pour protéger peut-il être associé à une multiplication par quatre à cinq du risque de tentative de suicide — tout en exposant, dans certains contextes institutionnels, les enfants à de nouvelles formes de violence, d’exploitation et de désorganisation ? Les résultats de l’étude de Bo Vinnerljung, Anders Hjern et Frank Lindblad (2006), portant sur près d’un million d’individus, posent frontalement cette contradiction. Les anciens bénéficiaires de la protection de l’enfance présentent des risques 4 à 5 fois plus élevés d’hospitalisation pour tentative de suicide, ainsi que des risques 5 à 8 fois plus élevés de troubles psychiatriques sévères à l’adolescence, et encore 4 à 6 fois plus élevés à l’âge adulte jeune, avec des excès marqués pour les psychoses et les dépressions.

Une première interprétation consiste à rappeler que ces enfants ont été exposés à des contextes familiaux plus extrêmes, plus chroniques et plus désorganisants que la moyenne. Le placement apparaît alors comme une réponse à une vulnérabilité initiale majeure. Pourtant, cette lecture reste insuffisante. Les analyses ajustées montrent que les excès de risque diminuent après prise en compte des facteurs familiaux et socio-économiques, mais persistent à un niveau substantiel, indiquant que les conditions d’origine n’en rendent pas compte entièrement (Vinnerljung et al., 2006).

 

Un second élément méthodologique complexifie encore la lecture : la population de comparaison inclut elle-même de nombreux enfants exposés à des formes de violence ou de négligence sans placement. La comparaison oppose donc en partie adversité avec intervention à adversité sans intervention. Si, malgré cela, les écarts restent aussi élevés, ils ne peuvent être interprétés uniquement comme un effet de sélection des situations les plus graves.

 

Il faut alors introduire une distinction essentielle : les deux formes d’adversité en jeu — celle de la famille d’origine et celle du placement — ne sont pas comparables sur tous les plans. L’adversité familiale, même sévère, s’inscrit dans une continuité relationnelle, affective et symbolique. À l’inverse, le placement constitue une adversité structurellement spécifique, marquée par la rupture imposée des liens, la discontinuité des environnements, l’instabilité des cadres relationnels et décisionnels, des abus, etc. Il s’agit d’une forme d’exposition extrême et singulière, qui agit directement sur la continuité du soi, les systèmes d’attachement et la régulation du stress.

Cette spécificité est corroborée par des données contemporaines convergentes. Selon une enquête relayée par 20 Minutes, environ un quart des enfants placés auraient été victimes de violences sexuelles entre mineurs dans certains contextes institutionnels. Une enquête de France Inter (Radio France) décrit des trajectoires où des adolescentes placées ont basculé dans la drogue et la prostitution, dans un système décrit comme défaillant et sous-doté. Plus largement encore, une enquête de La Tribune Dimanche indique qu’environ 20 000 mineures seraient victimes d’exploitation sexuelle en France, recrutées le plus souvent au sein même des dispositifs de l’aide sociale à l’enfance. Ces éléments empiriques, parmi d’autres, suggèrent que le placement peut introduire des facteurs de risque inédits, absents ou moins structurés dans l’environnement d’origine.

Dès lors, le placement ne peut être pensé uniquement comme une réponse à l’adversité initiale, mais comme une seconde exposition, dotée d’effets propres et non équivalents. Les résultats montrant que les placements prolongés sont associés aux issues les plus défavorables suggèrent un effet cumulatif de trajectoire, où ces différentes formes d’adversité s’additionnent et interagissent. Mais surtout — et c’est le point décisif — ces données indiquent que les enfants concernés n’ont pas été protégés des trajectoires que le système était censé prévenir, et peuvent, dans certaines configurations, être exposés à des formes aggravées de violence, d’exploitation et de désorganisation psychique, mettant ainsi les bases d'une psychiatrisation à vie et de risques suicidaires très élevés.

 

 

Références

Vinnerljung, B., Hjern, A., & Lindblad, F. (2006). Suicide attempts and severe psychiatric morbidity among former child welfare clients: A national cohort study. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 47(7), 723–733. https://doi.org/10.1111/j.1469-7610.2005.01530.x

20 Minutes. (2026). Les foyers de l’aide sociale à l’enfance, un terreau pour les violences sexuelles entre mineurs. https://www.20minutes.fr/societe/4195854-20260114-foyers-aide-sociale-enfance-terreau-violences-sexuelles-entre-mineurs

France Inter. (2025). Ses filles placées tombent dans la drogue et la prostitution : une mère dénonce le scandale de l’ASE. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-info-de-france-inter/l-info-de-france-inter-6812630

La Tribune Dimanche. (2026). L’exploitation sexuelle des mineures de l’ASE : enquête sur un « scandale d’État » à l’ombre des regards. https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/societe/18562787115665/lexploitation-sexuelle-des-mineures-de-lase-enquete-sur-un-scandale-detat-a-lombre-des-regards

 

KEY FINDINGS

Le placement familial traditionnel à long terme ne semble pas améliorer les chances de vie des enfants maltraités (Brännström et al. 2020).

La perte de la garde d’un enfant au profit des services de protection de l’enfance est associée à une santé mentale maternelle significativement plus dégradée que celle observée après le décès d’un enfant (Wall-Wieler, 2018).

Le placement hors du domicile a aggravé l’état de santé des enfants ainsi que leurs trajectoires dans le système judiciaire (Brownell et al., 2024).

Le placement hors du domicile durant l’enfance est associé à un doublement du risque de maladie coronarienne et d’accident vasculaire cérébral entre 18 et 48 ans (Hjern et al., 2024).

Les mères dont un enfant a été placé par les services de protection de l’enfance présentent des taux de mortalité plus élevés que ceux observés chez leurs sœurs biologiques n’ayant pas connu un tel placement (Wall-Wieler et al. 2018).

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