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MODÈLE INTÉGRÉ DE LA SÉPARATION INVOLONTAIRE PARENTS–ENFANTS

Liviu Poenaru, PhD

Mars 2026

 

La séparation involontaire parents–enfants doit être comprise comme un événement relationnel, biologique, psychique et institutionnel total. Elle ne constitue pas seulement une mesure administrative ou judiciaire : elle agit comme une rupture majeure des systèmes de régulation affective, corporelle et symbolique qui organisent le développement de l’enfant et l’équilibre psychique du parent. C'est une des raisons pour lesquelles les acteurs impliqués sont exposés à leur propre désorganisation psycho-biologique.

Ce modèle repose l'idée centrale qui mobilise l'OSSIPE : la séparation n’est pas un simple contexte autour d’un traumatisme identifié ou supposé ; elle constitue elle-même un agent pathogène spécifique qui s’ajoute au tableau initial et qui peut devenir le principal attracteur et facteur de risque de la dynamique qui suit, ainsi que des mécanismes de défense — personnels et institutionnels — qui en découlent.

1. La séparation comme rupture de la base de sécurité

 

Chez l’enfant, la présence parentale n’assure pas seulement une fonction affective au sens vague ; elle participe à la régulation du stress, à la prévisibilité du monde, à l’organisation des liens d’attachement et à la construction du sentiment de continuité de soi. Lorsqu’une séparation est imposée, surtout si elle est brutale, prolongée, répétée ou peu intelligible pour l’enfant, elle provoque une désorganisation de cette base de sécurité. Les travaux sur l’attachement, le développement précoce, le stress toxique et la régulation neurobiologique convergent pour montrer qu’une telle rupture peut affecter durablement la régulation émotionnelle, les conduites, la confiance relationnelle, les capacités d’adaptation et la santé mentale ultérieure.

Dans cette perspective, la séparation agit comme une désorganisation des systèmes de co-régulation. L’enfant ne perd pas seulement une figure familière ; il perd une partie de l’architecture externe qui soutenait sa stabilité interne.

 

 

2. La séparation comme stresseur biologique majeur

 

Les données issues de la psychobiologie du stress, de l’inflammation et des neurosciences du développement (consulter notre Bibliographie) suggèrent que la séparation précoce ou contrainte peut contribuer à une dérégulation des systèmes neuroendocriniens et immunitaires. L’axe du stress, les mécanismes allostatiques, la sensibilité à la menace, l’hypervigilance ou, à l’inverse, certaines formes d’inhibition ou de retrait peuvent se réorganiser autour d’un état de survie. La séparation ne doit donc pas être pensée uniquement dans un langage moral, éducatif ou juridique ; elle a aussi une inscription somatique.

 

Le recours au modèle animal, tel qu’il apparaît déjà dans nos références, est ici heuristique. Il ne s’agit évidemment pas d’assimiler sans précaution l’humain à l’animal, mais de rappeler que la séparation précoce a été observée, dans différents modèles expérimentaux, comme facteur de détresse, de modifications endocriniennes, de perturbations comportementales et de vulnérabilité ultérieure. Ces travaux renforcent l’idée qu’il existe un noyau mammifère fondamental de la souffrance de séparation.

3. La séparation comme atteinte psychique et symbolique

 

La séparation imposée produit souvent une souffrance psychique d’autant plus intense qu’elle est mal reconnue, mal nommée ou institutionnellement neutralisée. Chez l’enfant, elle peut prendre la forme d’angoisses, de troubles du comportement, d’un sentiment d’abandon, de conflits de loyauté, de troubles de l’attachement ou d’une altération durable des représentations relationnelles. Chez le parent, elle peut entraîner une désorganisation psychique profonde, marquée par le deuil, la culpabilité, la honte, l’effondrement narcissique, l’impuissance et parfois un vécu de dépossession radicale.

 

Nous insistons à cet égard sur des résultats de cohortes fondées sur des données administratives appariées (Wall-Wieler, Roos, Bolton et al., 2018a);  montrant que le placement d’un enfant est associé à une dégradation majeure de la santé mentale maternelle — plus marquée que lors du décès d’un enfant — ainsi qu’à un excès de risque suicidaire et de mortalité, au-delà des facteurs familiaux partagés (Wall-Wieler, Roos, Bolton et al., 2018b), ces effets s’inscrivant dans une dynamique de marginalisation structurelle et de soutien insuffisant des parents concernés, appelant des interventions spécifiques et préventives.

 

C’est ici qu’intervient la notion de deuil non reconnu. Dans de nombreuses configurations de séparation institutionnelle, la perte est réelle, mais elle n’est ni socialement ni politiquement pleinement reconnue comme telle. Le parent séparé ne bénéficie pas du statut symbolique habituellement accordé à d’autres formes de perte. La souffrance est alors redoublée par sa délégitimation. Le sujet souffre, mais sa souffrance est suspectée, minimisée ou retournée contre lui (par des décisions coercitives, des expertises psychiatriques, etc.).

 

 

4. La séparation comme production institutionnelle de vulnérabilité

 

Le point décisif pour l’OSSIPE est que les conséquences de la séparation ne peuvent pas être attribuées uniquement aux difficultés antérieures des familles. La séparation agit souvent comme un facteur aggravant autonome. Les études de cohorte à notre disposition sont, à cet égard, essentielles : elles indiquent, comme mentionné ci-dessus, que le placement d’un enfant par les services de protection est associé à une dégradation majeure de la santé mentale maternelle, à un risque suicidaire accru et à une surmortalité, dans des proportions qui dépassent ce que l’on pourrait expliquer par les seuls facteurs familiaux partagés. Le fait que certains résultats apparaissent plus sévères encore que lors du décès d’un enfant donne la mesure de la violence psychique et biologique en jeu.

Cela oblige à renverser le regard. Le système ne fait pas seulement face à des vulnérabilités préexistantes ; il peut produire ou intensifier la vulnérabilité par l’acte même de séparation, puis parfois relire les effets de cette séparation comme la preuve de la défaillance initiale des parents. C’est ce cercle (jamais mentionné dans les expertises et les procédures) que nous tentons de théoriser.

 

 

5. La boucle de rétroaction institutionnelle

 

Le modèle de l’OSSIPE insiste donc sur une boucle de rétroaction particulièrement préoccupante. La séparation provoque une souffrance, une désorganisation ou une aggravation clinique chez l’enfant et chez le parent. Cette souffrance peut ensuite être interprétée par les institutions non comme l’effet de la séparation, mais comme la confirmation de l’incapacité parentale ou du danger familial initial. Le système tend alors à se valider lui-même.

On peut formuler cette boucle ainsi :

séparation imposée → détresse psychique et biologique → manifestations cliniques et sociales → réinterprétation institutionnelle comme preuve du risque initial → maintien, prolongation ou durcissement de la séparation

 

Ce mécanisme est central, car il explique comment des dispositifs censés protéger peuvent devenir, dans certains cas, des producteurs de chronicisation de la souffrance individuelle et familiale.

6. Les parents comme sujets disqualifiés et invisibilisés

 

Le matériau bibliographique sur les parents montre que la séparation doit aussi être pensée comme un processus de stigmatisation sociale. Les parents concernés sont souvent assignés à une position de sujet disqualifié : leur parole perd en crédibilité, leur souffrance devient moins audible, leurs réactions émotionnelles peuvent être utilisées contre eux, et leur marginalisation se trouve renforcée par les normes de “bonne parentalité” dominantes. Cette invisibilisation n’est pas secondaire. Elle fait partie du phénomène.

 

Autrement dit, la séparation involontaire n’est pas seulement un fait relationnel ou clinique ; c’est aussi un processus social de dégradation statutaire. Le parent séparé devient fréquemment un parent suspect, puis un parent inaudible voire malade (car traumatisé par la séparation), ce qui tend à confirmer progressivement les décisions de placement. Ce processus peut être analysé comme une boucle de légitimation de la violence institutionnelle, dans laquelle les effets produits par la séparation — détresse, désorganisation, conflictualité — sont réinterprétés comme des preuves du bien-fondé des décisions initiales. Les institutions répondent alors à la dégradation des relations parents–institutions par un renforcement des dispositifs de contrôle, sans analyse suffisante de leurs propres angles morts, contribuant ainsi à une auto-validation du dispositif et à la consolidation des mesures de placement.

 

 

7. La séparation comme phénomène transgénérationnel et de santé publique

 

En réunissant les travaux sur l’attachement, le trauma complexe, le stress chronique, l’inflammation, le deuil non reconnu, la stigmatisation et les cohortes administratives, on peut soutenir que la séparation involontaire parents–enfants constitue un enjeu majeur de santé publique. Ses effets ne se limitent pas à l’instant de la mesure. Ils peuvent modifier les trajectoires développementales, les liens sociaux, la santé mentale, les relations futures, le rapport aux institutions, et contribuer à des formes de transmission intergénérationnelle de la souffrance.

 

L’OSSIPE défend ainsi une thèse promordiale d'intérêt public  : la séparation involontaire ne doit plus être pensée seulement sous l’angle de la gestion du risque, mais sous celui de ses coûts psychiques, biologiques, sociaux et politiques, encore largement sous-estimés.

Synthése du modèle

 

La séparation involontaire parents–enfants constitue une rupture institutionnellement produite de la base de sécurité relationnelle, susceptible d’entraîner chez l’enfant et chez le parent une dérégulation affective, neurobiologique et identitaire, aggravée par la non-reconnaissance sociale de la perte et par des mécanismes de stigmatisation qui peuvent transformer les effets de la séparation en justification de sa prolongation.

Schéma du modèle

Décision institutionnelle de séparation.
→ rupture du lien et de la co-régulation
→ stress aigu puis chronique
→ désorganisation affective, comportementale et identitaire
→ dégradation de la santé mentale de l’enfant et du parent
→ stigmatisation et invisibilisation
→ réinterprétation institutionnelle des effets comme preuve du risque initial
→ maintien ou aggravation de la séparation.

Références

Wall-Wieler E, Roos LL, Bolton J, Brownell M, Nickel N, Chateau D. (2018a) Maternal Mental Health after Custody Loss and Death of a Child: A Retrospective Cohort Study Using Linkable Administrative Data. Can J Psychiatry. 2018 May;63(5):322-328. doi: 10.1177/0706743717738494.

Wall-Wieler E, Roos LL, Brownell M, Nickel N, Chateau D, Singal D. (2018b) Suicide Attempts and Completions among Mothers Whose Children Were Taken into Care by Child Protection Services: A Cohort Study Using Linkable Administrative Data. The Canadian Journal of Psychiatry. 2018;63(3):170-177. doi:10.1177/0706743717741058

Des études de cohorte fondées sur des données administratives appariées montrent que le placement d’un enfant par les services de protection est associé à une dégradation majeure de la santé mentale maternelle — plus marquée que lors du décès d’un enfant — ainsi qu’à un excès de risque suicidaire et de mortalité, difficilement explicable par les seuls facteurs familiaux partagés.

Ces résultats s’inscrivent dans une dynamique de deuil complexe et de marginalisation structurelle, où des parents, stigmatisés et invisibilisés dans les politiques publiques, restent insuffisamment soutenus, ce qui souligne l’urgence de développer des interventions spécifiques et préventives.

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