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Biais issus des données et de la recherche institutionnelles
Les données administratives ne constituent pas une observation neutre de la réalité familiale. Elles sont produites pour gérer des dossiers, justifier des décisions, suivre des procédures et organiser des services, non pour répondre à une question scientifique construite à l’avance. Ce qui est observé, consigné ou omis dépend donc des objectifs opérationnels de l’institution, de ses catégories, de ses contraintes et des pratiques de saisie. Le dossier ne contient pas la réalité elle-même, mais la trace institutionnelle d’une réalité déjà sélectionnée et interprétée. Les recherches reposant exclusivement sur ces données héritent des biais produits au moment de l’enregistrement, du codage, du nettoyage et du croisement des bases (Holmes et al., 2026 ; Shaw et al., 2022).
Un premier biais est celui de l’endogénéité institutionnelle. L’institution ne se contente pas d’observer une situation : elle intervient dans celle-ci et peut en modifier la trajectoire. La séparation, les changements de placement, les restrictions de contact, l’incertitude procédurale ou la répétition des évaluations peuvent transformer l’état psychologique de l’enfant et du parent. Lorsque la détresse, la colère, la méfiance ou les troubles comportementaux qui apparaissent ensuite sont enregistrés comme des caractéristiques propres aux personnes, sans que leur chronologie ni leur contexte soient examinés, une circularité devient possible : l’intervention contribue à produire certaines réactions ; ces réactions sont ensuite codées comme preuves de dysfonctionnement ; enfin, les données ainsi constituées servent à confirmer ou à prolonger l’intervention. Ce mécanisme ne signifie pas que toute difficulté serait induite par le placement, mais que la recherche doit distinguer les facteurs antérieurs des effets éventuellement produits ou aggravés par le dispositif lui-même. Le Défenseur des droits inclut précisément parmi les violences institutionnelles les actions, les omissions et les modes d’organisation qui causent une souffrance psychologique ou compromettent le développement de l’enfant (Défenseur des droits, 2019, pp. 5–7).
Un deuxième biais concerne le codage institutionnel des comportements. Des expressions telles que « non-coopération », « instabilité », « agressivité », « manque de capacité réflexive » ou « difficulté d’adaptation » ne sont pas des faits bruts. Elles constituent des interprétations produites par un observateur situé dans une relation asymétrique. Une recherche rigoureuse doit séparer le comportement observable, son contexte, l’interprétation professionnelle et la catégorie finalement inscrite dans le dossier. Lorsque cette distinction disparaît, un jugement administratif peut être traité comme une variable psychologique objective. Une hypothèse initiale peut en outre être reprise d’un rapport à l’autre sans vérification indépendante. La répétition documentaire produit alors une pseudo-convergence : plusieurs écrits paraissent confirmer la même conclusion alors qu’ils reproduisent parfois une seule source ou un même cadrage. Les travaux méthodologiques sur les données administratives montrent que les choix d’enregistrement et de codage peuvent générer des erreurs de classification et des biais d’information qui persistent ensuite dans les analyses statistiques (Shaw et al., 2022).
Un troisième biais tient à l’attribution causale et à l’absence de contrefactuel crédible. Les enfants placés ont souvent connu, avant le placement, davantage d’adversités que les enfants auxquels ils sont comparés. Une différence observée après le placement ne peut donc pas être attribuée automatiquement à celui-ci. Les estimations changent parfois lorsque les méthodes contrôlent plus rigoureusement les différences initiales entre les groupes (Berger et al., 2009). Mais l’erreur inverse est tout aussi problématique : attribuer systématiquement les difficultés ultérieures aux seules conditions familiales antérieures et considérer l’intervention comme causalement neutre. Pour évaluer les effets propres du placement, il faut disposer de mesures antérieures et postérieures, de groupes de comparaison présentant des risques initiaux comparables, d’une chronologie précise des événements et d’informations sur la nature réelle de la prise en charge. Les données administratives seules décrivent rarement avec assez de finesse l’intervention, son intensité, sa qualité relationnelle ou les événements survenus pendant celle-ci (Holmes et al., 2026).
Un quatrième biais, particulièrement grave, résulte de l’invisibilisation des violences subies pendant le placement. Le système documente minutieusement les comportements de l’enfant et de sa famille, mais beaucoup moins systématiquement les violences commises dans les lieux dont il assume la responsabilité. Le Défenseur des droits qualifie la connaissance des violences institutionnelles de « très parcellaire, disparate et éclatée ». L’enquête qu’il analyse ne portait que sur les incidents déclarés et seuls 47 % des établissements de l’ASE avaient répondu. Le même rapport indique que les statistiques concernant les violences sexuelles commises par des personnes en contact professionnel avec des mineurs étaient alors quasiment inexistantes. Il relève également des insuffisances dans la remontée des incidents, leur analyse nationale et l’indépendance des contrôles, ainsi que la crainte de représailles pouvant freiner les signalements professionnels (Défenseur des droits, 2019, pp. 10–12, 31–33).
Des données françaises plus récentes confirment la nécessité de rechercher activement ces violences sans autoriser, à ce stade, une estimation nationale. Dans un sondage ciblé mené en 2024 auprès de 381 enfants et jeunes accueillis dans huit établissements, 22 % avaient verbalisé des violences sexuelles. Parmi ces jeunes, 18 % avaient subi ces violences pendant la période de placement, le plus souvent de la part d’autres jeunes accueillis. Cet échantillon limité ne peut être extrapolé à l’ensemble de l’ASE, mais il démontre que les violences sexuelles ne relèvent pas uniquement du passé familial et peuvent aussi survenir dans les espaces de protection. Les violences psychologiques — humiliations, menaces, intimidations, isolement, atteintes aux liens ou négligences relationnelles — sont probablement encore plus difficiles à identifier lorsqu’elles sont banalisées, intégrées aux pratiques disciplinaires ou non reconnues comme événements indésirables (Guibert & Momić, 2025, pp. 60–62). L’absence d’une mention dans le dossier ne constitue donc pas une preuve d’absence de violence.
Enfin, la recherche institutionnelle est exposée à un conflit de position. L’organisation évaluée peut simultanément produire les données, déterminer les indicateurs, autoriser l’accès au terrain et participer à l’interprétation des résultats. Les variables facilement disponibles — nombre de placements, consultations, prescriptions, incidents ou clôtures de dossiers — deviennent alors des substituts de l’efficacité. Elles renseignent beaucoup moins la sécurité affective, la qualité du lien, la dignité, la parole de l’enfant, l’expérience parentale ou les dommages différés. Le Défenseur des droits a estimé que le système de contrôle des établissements n’offrait pas les garanties suffisantes d’indépendance, de qualité et de sérieux, tandis que la recherche méthodologique récente souligne que l’utilisation des services ne peut, à elle seule, renseigner sur la qualité ou les effets réels d’une intervention (Défenseur des droits, 2019, p. 31 ; Holmes et al., 2026).
Une recherche ou une simulation rigoureuse doit par conséquent distinguer quatre niveaux : l’état réel, toujours partiellement inaccessible ; le comportement observable ; l’interprétation produite par chaque acteur ; et la donnée finalement enregistrée. Elle doit compléter les dossiers par des entretiens indépendants avec les enfants et les familles, des données prospectives, des signalements et plaintes, des observations externes et des informations sanitaires, scolaires et judiciaires. Sans cette triangulation, la recherche risque moins de mesurer les effets du système de protection que la manière dont celui-ci sélectionne, classe et légitime les conséquences de son propre fonctionnement.
Liviu Poenaru
18 Juin 2026
RÉFÉRENCES
Berger, L. M., Bruch, S. K., Johnson, E. I., James, S., & Rubin, D. (2009). Estimating the “impact” of out-of-home placement on child well-being: Approaching the problem of selection bias. Child Development, 80(6), 1856–1876.
Défenseur des droits. (2019). Enfance et violence : La part des institutions publiques. Rapport 2019.
Guibert, G., & Momić, M. (2025). Protection de l’enfance et maltraitances : État des lieux 2025. Observatoire national de la protection de l’enfance.
Holmes, L., Hood, R., Mc Grath-Lone, L., Méndez Pineda, R., Park, J., Scourfield, J., Soraghan, J., & Woodman, J. (2026). Just because we can does not mean we should: Responsible and meaningful uses of administrative data in the evaluation of complex interventions in children’s social care. The British Journal of Social Work, bcag017.
Shaw, R. J., Harron, K. L., Pescarini, J. M., Pinto Junior, E. P., Allik, M., Siroky, A. N., Campbell, D., Dundas, R., Ichihara, M. Y., Leyland, A. H., Barreto, M. L., & Katikireddi, S. V. (2022). Biases arising from linked administrative data for epidemiological research: A conceptual framework from registration to analyses. European Journal of Epidemiology, 37(12), 1215–1224.