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OBSERVATIONS OSSIPE #1 Quand la protection produit ce qu’elle observe

Sep 8
6 min read

Liviu Poenaru

Sept. 8, 2026


Plusieurs travaux publiés en août 2026 déplacent sensiblement la compréhension de la protection des mineurs. Ils ne contestent ni l’existence des violences faites aux enfants ni la nécessité de certaines interventions. Ils montrent quelque chose de plus difficile à admettre: le système de protection n’est pas un observateur extérieur à la situation qu’il évalue. Par ses enquêtes, ses contraintes, ses placements, ses classifications et ses procédures de signalement, il modifie les conduites des enfants et des parents. Une partie de ce qu’il enregistrera ensuite comme symptôme, résistance ou facteur de risque peut donc avoir été produite ou aggravée par son intervention.


L’étude de Hansen et Gerdts-Andresen fournit l’observation la plus directe de ce mécanisme. À partir d’entretiens menés auprès de onze professionnels appartenant à six services norvégiens, les chercheuses montrent que la « résistance parentale » n’est pas nécessairement une propriété préalable du parent. Elle peut émerger dans une relation involontaire marquée par une forte asymétrie : les professionnels proposent une aide, mais disposent simultanément du pouvoir d’évaluer, de documenter et de recommander une mesure coercitive. Les contraintes temporelles, la standardisation des procédures et la prédominance de l’évaluation réduisent encore les possibilités d’établir une véritable relation.


La conséquence épistémique est considérable. Un parent qui se sent surveillé, disqualifié ou menacé peut devenir méfiant, se retirer de la relation ou contester les interprétations professionnelles. Ces réactions sont ensuite susceptibles d’être consignées comme manque de coopération, hostilité ou incapacité à reconnaître les besoins de l’enfant. L’institution disparaît alors du modèle causal : elle traite comme une caractéristique du parent une conduite qui s’est développée dans l’interaction avec elle. L’étude ne permet pas d’affirmer que ce processus serait général, car elle repose sur un petit échantillon et sur les récits rétrospectifs des professionnels. Mais elle établit que ceux-ci identifient eux-mêmes la résistance comme un résultat relationnel et organisationnel, et non uniquement comme un problème familial.


Modderman et ses collègues décrivent une contradiction comparable dans les situations de dévoilement de violences sexuelles. Les vingt-trois praticiens australiens interrogés considèrent le dévoilement comme un processus progressif, dépendant de la confiance, du rythme de l’enfant et du contrôle qu’il conserve sur sa propre parole. Pourtant, dès qu’une information entre dans le circuit institutionnel, elle doit répondre à d’autres exigences : signalement obligatoire, collecte de preuves, documentation, circulation entre services et coordination avec les autorités judiciaires.


L’enfant demeure officiellement « au centre », mais son récit devient une ressource destinée à plusieurs organisations poursuivant des objectifs différents. Il peut devoir répéter son histoire, subir l’accélération d’une procédure qu’il ne maîtrise plus ou découvrir des conséquences qu’il n’avait pas anticipées. Le système de protection peut ainsi affaiblir les conditions relationnelles qui avaient rendu la parole possible. Il risque ensuite d’interpréter les hésitations, les rétractations ou les variations narratives sans intégrer suffisamment les effets de sa propre intervention. L’étude n’inclut cependant ni enfants, ni familles, ni policiers, ni professionnels des services statutaires. Elle identifie une architecture de contrainte à partir du point de vue de praticiens associatifs ; elle n’en mesure pas directement les effets sur la fiabilité des témoignages.


La synthèse conduite par Ådnanes et ses collègues examine une autre conséquence possible de la protection : l’instabilité des placements. Les auteurs ont retenu trente et une études parmi les 194 publications d’une revue de portée consacrée à l’expérience du placement temporaire. Les enfants et anciens enfants placés décrivent les déplacements répétés comme des ruptures beaucoup plus étendues que ne le suggèrent les indicateurs administratifs : perte de relations, de routines, d’objets personnels, de continuité scolaire, de liens fraternels, de sentiment d’appartenance et de contrôle sur leur existence.


Ces résultats obligent à réexaminer l’explication habituelle des ruptures de placement. Les difficultés comportementales de l’enfant peuvent effectivement contribuer à certaines ruptures. Mais le déplacement lui-même peut produire de la détresse, de la défiance, de l’agitation ou une difficulté croissante à investir de nouvelles relations. Le comportement devient alors simultanément une cause supposée et une conséquence possible de l’instabilité. Si la chronologie n’est pas rigoureusement reconstruite, chaque nouveau problème peut servir à justifier rétrospectivement la décision précédente. La revue présente néanmoins une limite importante : aucune évaluation formelle de la qualité des études incluses n’a été réalisée. Les résultats indiquent une convergence descriptive, mais ne quantifient pas l’effet causal des déplacements.


L’étude de Niemi et Eriksson approfondit cette question dans les institutions résidentielles finlandaises. Trente-neuf professionnels interrogés reconnaissent que les mesures restrictives peuvent protéger un adolescent dans une situation de danger immédiat, tout en risquant de le retraumatiser. Cette ambivalence interdit de déduire les effets d’une mesure de son intention officielle. Une restriction juridiquement autorisée et appliquée dans un objectif de sécurité peut produire de la peur, de l’humiliation, de l’agitation ou une rupture de confiance.


Le danger apparaît lorsque les réactions à la contrainte deviennent la justification d’une contrainte supplémentaire. L’agitation confirme alors la nécessité du contrôle qui a pu contribuer à l’intensifier. L’étude rappelle que la sécurité physique ne suffit pas à définir la protection : celle-ci dépend aussi de la confiance, de la continuité relationnelle et de la possibilité d’une réhabilitation. Mais ses conclusions proviennent exclusivement du discours des professionnels. Aucun adolescent n’a été interrogé et aucun effet n’a été objectivement mesuré. L’article démontre l’existence d’une tension reconnue par les intervenants, non l’efficacité ou la nocivité comparative des différentes restrictions.


L’étude longitudinale de Forsman et ses collègues apporte des données quantitatives sur 14 545 Suédois nés en 1953, dont 1 318 avaient connu un placement. Entre 20 et 63 ans, les personnes ayant vécu hors de leur famille présentent davantage de condamnations, d’hospitalisations psychiatriques et de mortalité prématurée. Les associations sont particulièrement fortes lorsque le premier placement a eu lieu à l’adolescence ou lorsque le dossier attribuait celui-ci au comportement du mineur.


Ces résultats sont importants, mais ils sont exposés à deux appropriations idéologiques opposées. La première consiste à prétendre que le placement aurait causé les difficultés ultérieures. La seconde affirme que ces difficultés prouveraient la gravité initiale des enfants et, par conséquent, la justesse des placements. Aucune de ces conclusions n’est autorisée. Les auteurs soulignent eux-mêmes que leur protocole observationnel ne neutralise pas la sélection institutionnelle, les adversités antérieures, la gravité des situations ni les caractéristiques non mesurées des placements. L’exposition à la protection de l’enfance constitue ici un marqueur de trajectoires gravement défavorisées, mais la répartition causale entre les conditions antérieures, l’intervention et les événements postérieurs reste indéterminée.


Le volume dirigé par Connolly et Katz permet de replacer ces résultats dans une perspective systémique. Ses études nationales montrent que les réformes peuvent modifier les procédures sans remettre en cause les représentations profondes sur lesquelles repose le système. Le chapitre consacré au modèle kényan de l’Ubuntu Family Group Conference propose notamment de déplacer une partie du pouvoir décisionnel vers les familles et les communautés. Il ne démontre pas encore la supériorité empirique de ce modèle. Il introduit néanmoins une modification décisive : la famille ne demeure plus seulement l’objet sur lequel des professionnels accumulent des informations ; elle participe à la définition du problème, à l’élaboration des solutions et à l’évaluation de leurs conséquences.


Pris ensemble, ces travaux imposent une conclusion précise. Une mesure ne peut être qualifiée de protectrice uniquement à partir du risque qu’elle prétend prévenir. Ses propres effets doivent entrer dans l’évaluation. Cela suppose de reconstruire la chronologie des conduites, de distinguer les sources réellement indépendantes, de documenter les transformations postérieures à l’intervention, d’entendre directement l’enfant et ses parents, et de tester des hypothèses concurrentes. Un système scientifiquement responsable doit surtout préserver la possibilité de conclure que son intervention a aggravé la situation ou que son interprétation initiale était erronée. Sans cette possibilité, l’évaluation ne produit plus de connaissance : elle organise la confirmation administrative de la décision déjà prise.


RÉFÉRENCES

Ådnanes, Marian, Vibeke Krane, Ketil Eide, Jannike Kaasbøll, Reidun Follesø, Silje L. Kaspersen, Moses Deyegbe Kuvoame, and Mari Gunnes. 2026. “Living in Temporary Care: Children’s Experiences of Placement Instability in Out-of-Home Care—A Thematic Synthesis of a Scoping Review.” Child & Family Social Work. First published August 14, 2026. https://doi.org/10.1111/cfs.70268.

Connolly, Marie, and Ilan Katz, eds. 2026. Trajectories of Change in Child Protection Systems. Cham: Springer Nature. https://doi.org/10.1007/978-3-032-26988-1.

Forsman, Hilma, Glena Hossein, Ylva B. Almquist, Olof Bäckman, and Lars Brännström. 2026. “Childhood Out-of-Home Care and Later Crime, Mental Health, and Mortality up to Retirement Age: A Prospective Birth Cohort Study.” Child Protection and Practice 10: 100349. https://doi.org/10.1016/j.chipro.2026.100349.

Hansen, Heidi Aarum, and Tina Gerdts-Andresen. 2026. “Making Sense of Parental Resistance in Involuntary Child Welfare Relationships: Child Welfare Workers’ Perspectives.” Child & Family Social Work. First published August 31, 2026. https://doi.org/10.1111/cfs.70272.

Modderman, Corina, Amber Canosa, Darlene Rotumah, Kathomi Gatwiri, Jennifer Chubb, and Lynne McPherson. 2026. “Navigating Institutional Tensions in Child Sexual Abuse Disclosure Practice: A Qualitative Study of Practitioners’ Experiences.” Child & Family Social Work: 1–8. First published August 21, 2026. https://doi.org/10.1111/cfs.70270.

Niemi, Minna, and Pia K. Eriksson. 2026. “Care Workers’ Perspectives on Restrictive Measures in Residential Care: How Professional Decisions Shape Adolescent Trajectories.” Child Protection and Practice. Published August 26, 2026. https://doi.org/10.1016/j.chipro.2026.100345.

Comments


 

KEY FINDINGS

La perte de la garde d’un enfant au profit des services de protection de l’enfance est associée à une santé mentale maternelle significativement plus dégradée que celle observée après le décès d’un enfant (Wall-Wieler, 2018).

​​

Le placement hors du domicile a aggravé l’état de santé des enfants ainsi que leurs trajectoires dans le système judiciaire (Brownell et al., 2024).

Le placement hors du domicile durant l’enfance est associé à un doublement du risque de maladie coronarienne et d’accident vasculaire cérébral entre 18 et 48 ans (Hjern et al., 2024).

Les mères dont un enfant a été placé par les services de protection de l’enfance présentent des taux de mortalité plus élevés que ceux observés chez leurs sœurs biologiques n’ayant pas connu un tel placement (Wall-Wieler et al. 2018).

Les résultats d’analyses de régression multiniveaux portant sur un large éventail d’indicateurs scolaires, sociaux et sanitaires à l’âge adulte — regroupés en seize catégories de résultats — concordent avec plusieurs études antérieures : le placement familial traditionnel de longue durée ne semble pas améliorer les perspectives de vie des enfants ayant subi des maltraitances (Brännström, Vinnerljung, and Hjern, 2020)

Chez les enfants ayant vécu en institution, les études rapportent notamment des volumes réduits de substance grise et blanche, une altération de l’intégrité de la substance blanche, ainsi que des différences dans l’activité électrique cérébrale et dans les circuits impliqués dans le traitement des émotions et de la menace (Oliveira, 2024).

Les femmes devenues mères pour la première fois et impliquées dans une procédure de protection de l’enfance présentaient, au cours des dix années suivantes, un risque de décès 21 fois supérieur à celui des mères du même âge non concernées (Ireland et al., 2026).

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