LES PÈRES FACE AU PLACEMENT DES ENFANTS : UN ANGLE MORT ÉPIDÉMIOLOGIQUE
- 11 hours ago
- 3 min read
Liviu Poenaru, PhD
Mars 2026
L’état des connaissances concernant les pères dans le champ de la protection de l’enfance est marqué par un paradoxe méthodologique majeur : leur présence est reconnue dans les dispositifs, mais leur réalité empirique reste faiblement documentée. Contrairement aux mères, pour lesquelles des études de cohorte longitudinales robustes ont mis en évidence des effets marqués du placement d’un enfant sur la santé mentale et la mortalité, il n’existe pas, à ce jour, d’équivalent méthodologique centré sur les pères. Cette asymétrie ne peut être interprétée comme une absence d’effet. Autrement dit, on ne peut pas conclure que les pères ne souffrent pas du placement de leurs enfants ; on doit plutôt constater que cette souffrance est peu mesurée, peu objectivée et largement absente des dispositifs de connaissance.
Sur le plan des pratiques institutionnelles, les données disponibles montrent que les pères sont structurellement moins intégrés dans les dispositifs de protection de l’enfance. Ils sont moins fréquemment identifiés, moins sollicités et moins impliqués dans les processus décisionnels. Cette marginalisation est documentée dans la littérature empirique, qui met en évidence une participation plus faible des pères et une prise en compte limitée de leur rôle parental dans les trajectoires de prise en charge (Maxwell et al., 2012 ; Bellamy, 2009 ; Brandon et al., 2019). Ce biais institutionnel contribue directement à la production d’un déficit de données : moins les pères sont suivis, moins ils sont mesurés.
Du point de vue des trajectoires psychosociales, les travaux existants suggèrent que les pères impliqués dans les services de protection présentent des niveaux élevés de vulnérabilité, notamment en matière de précarité, d’instabilité résidentielle et de troubles liés à l’usage de substances (Bellamy, 2009). Toutefois, l’absence de données longitudinales empêche de distinguer clairement les effets propres du placement de ceux des conditions préexistantes. Cette indistinction entretient un biais interprétatif majeur : les difficultés observées chez les pères tendent à être attribuées à leurs caractéristiques individuelles plutôt qu’aux dynamiques systémiques dans lesquelles ils sont pris.
Les études empiriques disponibles sur les pères non résidentiels d’enfants placés montrent également que leur implication est limitée et hétérogène, mais qu’elle reste un facteur structurant des trajectoires de protection et de réunification (Lee et al., 2018). Cependant, cette implication dépend fortement des modalités d’identification et d’engagement par les services, ce qui renforce l’idée que les trajectoires paternelles sont en partie co-produites par les institutions elles-mêmes. Dans ce contexte, l’absence d’indicateurs cliniques visibles ne peut être interprétée comme une absence de souffrance, mais plutôt comme le reflet d’une moindre exposition aux dispositifs de soin, d’évaluation et de reconnaissance.
Dans cette perspective, la question « les pères ne souffrent-ils pas du placement ? » doit être reformulée. Le problème n’est pas l’absence de souffrance, mais l’absence de sa mesure. L’état actuel de la littérature empêche de quantifier précisément les effets du placement sur les pères, mais met en évidence un angle mort épistémique majeur. Cette lacune limite la compréhension des effets systémiques de la séparation et entrave le développement d’interventions adaptées. Pour des initiatives comme OSSIPE, cela implique de formuler explicitement cette absence de données comme un objet de recherche prioritaire, en intégrant les pères dans les modèles épidémiologiques et cliniques afin de rendre visible ce qui demeure aujourd’hui largement non observé.
Références
Bellamy J. L. (2009). A national study of male involvement among families in contact with the child welfare system. Child maltreatment, 14(3), 255–262. https://doi.org/10.1177/1077559508326288
Brandon, M., Philip, G., & Clifton, J. (2019). Men as Fathers in Child Protection. Australian Social Work, 72(4), 447–460. https://doi.org/10.1080/0312407X.2019.1627469
Lee Y, Fagan JS, Icard LD. Nonresidential fathers with children in foster care: A descriptive study in the United States. Child & Family Social Work. 2018;23:146–154. https://doi.org/10.1111/cfs.12393
Maxwell, N., Scourfield, J., Featherstone, B., Holland, S., & Tolman, R. (2012). Engaging fathers in child welfare services: A narrative review of recent research evidence. Child & Family Social Work, 17(2), 160–169. https://doi.org/10.1111/j.1365-2206.2012.00827.x



Comments