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LES PÈRES FACE AU PLACEMENT DES ENFANTS : UN ANGLE MORT ÉPIDÉMIOLOGIQUE

  • Mar 22
  • 7 min read

Updated: Apr 19

Liviu Poenaru, PhD

Mars 2026


L’état des connaissances concernant les pères dans le champ de la protection de l’enfance demeure marqué par une asymétrie méthodologique profonde. Chez les mères, des études de cohorte robustes ont déjà objectivé des effets sévères du retrait d’un enfant sur la santé mentale et sur la mortalité. La perte de la garde d’un enfant au profit des services de protection de l’enfance a ainsi été associée à une santé mentale maternelle significativement plus dégradée que celle observée après le décès d’un enfant (Wall-Wieler et al., 2018a). Par ailleurs, les mères dont un enfant a été placé présentent des taux de mortalité plus élevés que ceux observés chez leurs sœurs biologiques n’ayant pas connu un tel placement (Wall-Wieler et al., 2018b). Et si les pères vivaient des effets similaires, mais passaient sous les radars en raison même de leur invisibilisation dans les études ? La littérature les concernant existe, mais elle reste beaucoup plus fragmentaire, dispersée et méthodologiquement plus faible que celle consacrée aux mères.


Il faut d’emblée préciser que la frontière entre placement, perte de garde et séparation involontaire parent-enfant peut être plus nette sur le plan administratif que sur le plan clinique. Pour les sujets concernés, ce qui ravage n’est pas seulement la qualification juridique de la mesure, mais la séparation elle-même : rupture du lien, impossibilité de maintenir un contact naturel, spontané et continu avec l’enfant, et désorganisation durable de la relation parent-enfant (Broadhurst & Mason, 2017 ; Burrow et al., 2024).


Les données les plus robustes concernent aujourd’hui le placement et les procédures publiques de protection. Toutefois, sur le plan clinique, d’autres configurations de séparation imposée — notamment lorsque le droit de visite devient résiduel ou que la garde exclusive aboutit à une privation substantielle du lien — peuvent relever de mécanismes analogues de rupture pathogène, sans que cette extension dispose encore d’une documentation épidémiologique comparable.


Sur le plan institutionnel, les pères sont structurellement moins intégrés dans les dispositifs de protection de l’enfance : moins identifiés, moins sollicités et moins impliqués dans les décisions (Bellamy, 2009 ; Maxwell et al., 2012 ; Brandon et al., 2019). Cette marginalisation produit aussi un effet de connaissance : moins les pères sont repérés et suivis, moins ils apparaissent dans les données, et plus leur invisibilisation scientifique se renforce.


Les travaux empiriques disponibles sur les pères suggèrent pourtant que leur souffrance est loin d’être négligeable. Baum et Negbi (2013), à partir d’entretiens approfondis avec quinze pères, montrent que le retrait judiciaire de l’enfant peut être vécu comme un événement traumatique qui dévalue radicalement le sujet et atteint le cœur même de son identité paternelle. Philip et al. (2024), dans le contexte des procédures répétées, décrivent quant à eux des expériences de deuil, de honte, de perte et d’effondrement émotionnel chez des pères confrontés à des retraits successifs. Lee et al. (2018) montrent aussi que les pères non résidentiels d’enfants placés présentent des trajectoires hétérogènes, mais que leur implication dépend fortement des modalités d’identification et d’engagement par les services. Autrement dit, les trajectoires paternelles ne sont pas seulement le produit de dispositions individuelles ; elles sont aussi co-produites par des dispositifs qui les reconnaissent peu et les mobilisent mal.


Il faut toutefois corriger une simplification possible : dire que rien n’existe sur les pères serait faux. Ce qui manque, plus précisément, c’est un corpus aussi dense et aussi ciblé sur les pères que celui qui existe déjà pour certaines cohortes maternelles. Une étude populationnelle suédoise sur les parents dont les enfants ont été placés montre néanmoins déjà que les pères concernés présentent eux aussi une mortalité évitable plus élevée que les pères dont les enfants n’ont pas été placés (Wall-Wieler et al., 2018c).


Il existe par ailleurs des études sur les parents au sens large, et elles sont importantes précisément parce qu’elles permettent de sortir d’une opposition trop rigide entre mères documentées et pères invisibles. Broadhurst et Mason (2017) ont proposé un cadre des conséquences collatérales du retrait judiciaire d’enfant, montrant que ce type de mesure ne produit pas seulement une perte affective, mais aussi des effets de stigmatisation, d’exclusion sociale et de disqualification durable. De leur côté, Grant et al. (2023), dans une revue de portée sur la santé des parents impliqués dans les procédures publiques de protection, concluent que les parents présentent souvent des besoins complexes de santé et de soutien social antérieurs aux procédures, mais que les études disponibles suggèrent aussi une aggravation de ces problèmes après le retrait de l’enfant, avec détérioration de la santé mentale et mortalité évitable. Le problème n’est donc pas seulement que les pères soient moins étudiés ; c’est aussi que les effets systémiques de la séparation soient encore trop souvent sous-théorisés.


Dans ma propre pratique clinique et dans mes engagements politiques, j’ai rencontré de nombreux pères souffrant de problématiques qui recoupent fortement ce que la littérature commence à laisser apparaître. J’ai constaté de manière répétée la non-reconnaissance de la fracture générée par la séparation involontaire parent-enfant dans le cadre des expertises psychiatriques et des décisions administratives et judiciaires. J’ai également observé des trajectoires de précarisation sociale et professionnelle, d’endettement, de marginalisation, de désaffiliation, ainsi qu’une fragilisation massive des mécanismes psychologiques, allant jusqu’à la récurrence d’idées suicidaires et à l’émergence de scénarios de violence.


Ce matériau ne constitue évidemment pas une preuve épidémiologique. Mais il révèle une réalité clinique et politique encore largement sous-estimée, sous-théorisée et trop souvent psychologisée à tort, comme si elle relevait d’une simple défaillance individuelle, alors que la séparation imposée produit en elle-même une fracture massive que les expertises et les acteurs de la protection continuent largement de méconnaître.


La revue systématique de Burrow et al. (2024) apporte ici un éclairage particulièrement important, car elle montre que, malgré la diversité des contextes nationaux, les expériences parentales face aux procédures périnatales de protection de l’enfance présentent une forte cohérence structurelle. Au niveau individuel, les parents décrivent l’amour, l’espoir, la confusion, la peur, la capacité d’agir et l’angoisse. Au niveau relationnel, ils évoquent la rupture du lien parent-bébé, le manque de soutien personnel et professionnel, ainsi que l’impact du trauma et de la confiance dans les relations avec les professionnels. Dans leurs interactions avec les institutions, ils rapportent une surveillance omniprésente, des procédures vécues comme préjudiciables, une communication insuffisante et d’importants déséquilibres de pouvoir. Enfin, aux niveaux politique et sociétal, leurs expériences mettent en évidence le poids de normes dominantes, l’augmentation de la pauvreté et du sans-abrisme, l’atteinte aux droits et l’existence de politiques marquées par des biais.


Cette revue ne fournit pas une épidémiologie spécifique des pères, mais elle confirme que la souffrance parentale dans ces contextes ne peut pas être réduite à des variables individuelles isolées. Elle laisse plutôt apparaître une co-construction de pathologies individuelles et institutionnelles : la fracture produite par la rupture est peu ou pas reconnue, tandis que ses effets sont presque toujours relus comme l’expression d’une pathologie parentale antérieure, et rarement comme le produit d’un fonctionnement institutionnel lui-même pathogène.


Dans cette perspective, demander si les pères souffrent ou non du placement revient déjà à mal poser le problème. La question n’est pas celle d’une absence de souffrance, mais celle de son invisibilisation méthodologique, clinique et théorique. Les données disponibles indiquent déjà que les pères peuvent être affectés par des processus de désorganisation psychique, de disqualification relationnelle et de dégradation sociale, bien que les dispositifs de connaissance demeurent très en retrait par rapport à ceux consacrés aux mères. Il devient donc nécessaire de constituer cette invisibilisation en problème scientifique à part entière, à travers des recherches cliniques, sociales et épidémiologiques capables d’intégrer les pères sans effacer les différences de trajectoires, de positions institutionnelles et de rapports au lien. Tant que cela n’est pas fait, l’angle mort continuera d’alimenter les formes ordinaires de banalisation institutionnelle de la séparation involontaire parent-enfant.



Références

Baum, N., & Negbi, I. (2013). Children removed from home by court order: Fathers’ disenfranchised grief and reclamation of paternal functions. Children and Youth Services Review, 35(10), 1679–1686. https://doi.org/10.1016/j.childyouth.2013.07.003

Bellamy, J. L. (2009). A national study of male involvement among families in contact with the child welfare system. Child Maltreatment, 14(3), 255–262. https://doi.org/10.1177/1077559508326288

Brandon, M., Philip, G., & Clifton, J. (2019). Men as fathers in child protection. Australian Social Work, 72(4), 447–460. https://doi.org/10.1080/0312407X.2019.1627469

Broadhurst, K., & Mason, C. (2017). Birth parents and the collateral consequences of court-ordered child removal: Towards a comprehensive framework. International Journal of Law, Policy and the Family, 31(1), 41–59. https://doi.org/10.1093/lawfam/ebw013

Burrow, S., Wood, L., Fisher, C., Usher, R., Gayde, R., & O’Donnell, M. (2024). Parents’ experiences of perinatal child protection processes: A systematic review and thematic synthesis informed by a socio-ecological approach. Children and Youth Services Review, 166, 107960. https://doi.org/10.1016/j.childyouth.2024.107960

Grant, C., Radley, J., Philip, G., Lacey, R., Blackburn, R., Powell, C., & Woodman, J. (2023). Parental health in the context of public family care proceedings: A scoping review of evidence and interventions. Child Abuse & Neglect, 140, 106160. https://doi.org/10.1016/j.chiabu.2023.106160

Lee, Y., Fagan, J. S., & Icard, L. D. (2018). Nonresidential fathers with children in foster care: A descriptive study in the United States. Child & Family Social Work, 23(1), 146–154. https://doi.org/10.1111/cfs.12393

Maxwell, N., Scourfield, J., Featherstone, B., Holland, S., & Tolman, R. (2012). Engaging fathers in child welfare services: A narrative review of recent research evidence. Child & Family Social Work, 17(2), 160–169. https://doi.org/10.1111/j.1365-2206.2012.00827.x

Philip, G., Youansamouth, L., Broadhurst, K., Clifton, J., Bedston, S., Hu, Y., & Brandon, M. (2024). ‘When they were taken it is like grieving’: Understanding and responding to the emotional impact of repeat care proceedings on fathers. Child & Family Social Work, 29(1), 185–194. https://doi.org/10.1111/cfs.13061

Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Bolton, J., Brownell, M., Nickel, N., & Chateau, D. (2018a). Maternal mental health after custody loss and death of a child: A retrospective cohort study using linkable administrative data. The Canadian Journal of Psychiatry, 63(5), 322–328. https://doi.org/10.1177/0706743717738494

Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Nickel, N. C., Chateau, D., & Brownell, M. D. (2018b). Mortality among mothers whose children were taken into care by child protection services: A discordant sibling analysis. American Journal of Epidemiology, 187(6), 1182–1188. https://doi.org/10.1093/aje/kwy062

Wall-Wieler, E., Vinnerljung, B., Liu, C., Roos, L. L., & Hjern, A. (2018c). Avoidable mortality among parents whose children were placed in care in Sweden: A population-based study. Journal of Epidemiology and Community Health, 72(12), 1091–1098. https://doi.org/10.1136/jech-2018-210672


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KEY FINDINGS

Le placement familial traditionnel à long terme ne semble pas améliorer les chances de vie des enfants maltraités (Brännström et al. 2020).

La perte de la garde d’un enfant au profit des services de protection de l’enfance est associée à une santé mentale maternelle significativement plus dégradée que celle observée après le décès d’un enfant (Wall-Wieler, 2018).

Le placement hors du domicile a aggravé l’état de santé des enfants ainsi que leurs trajectoires dans le système judiciaire (Brownell et al., 2024).

Le placement hors du domicile durant l’enfance est associé à un doublement du risque de maladie coronarienne et d’accident vasculaire cérébral entre 18 et 48 ans (Hjern et al., 2024).

Les mères dont un enfant a été placé par les services de protection de l’enfance présentent des taux de mortalité plus élevés que ceux observés chez leurs sœurs biologiques n’ayant pas connu un tel placement (Wall-Wieler et al. 2018).

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