COMMENT UNE AGRESSIVITÉ LÉGITIME SE TRANSFORME-T-ELLE EN UNE GUERRE DES ÉGOS DANS LE CONTEXTE DE LA SÉPARATION INVOLONTAIRE PARENT–ENFANT ?
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Liviu Poenaru, PhD
Comment une agressivité fondamentalement légitime, enracinée dans une expérience traumatique extrême, peut-elle se transformer en une guerre des égos entre parents et institutions ? La séparation involontaire parent–enfant constitue un événement d’une intensité psychique exceptionnelle, souvent vécu comme une destruction du lien primaire. Les travaux de Wall-Wieler et al. (2018) montrent que la perte de garde est associée à une dégradation de la santé mentale maternelle plus importante que celle observée après le décès d’un enfant, ce qui atteste du caractère radicalement désorganisateur de cette expérience. Dans ce contexte, l’agressivité ne relève pas d’un excès pathologique mais d’une tentative de maintien de l’intégrité psychique face à une atteinte majeure du lien et de l’identité parentale. Elle constitue une réponse adaptative à un stress extrême, impliquant des mécanismes neurobiologiques comparables à ceux observés dans les deuils complexes et les traumatismes sévères.
Toutefois, cette agressivité est rapidement requalifiée par les dispositifs de protection comme un signe de dysfonctionnement individuel. Ce déplacement interprétatif produit une inversion causale : la réaction au traumatisme devient la preuve du trouble. La revue systématique de Burrow et al. (2024) met en évidence que les parents décrivent ces processus comme punitifs, disqualifiants et marqués par une perte d’agency, ce qui intensifie leur détresse. Plus encore, les travaux de Wall-Wieler et al. (2018) sur les tentatives de suicide montrent que cette détresse peut atteindre des niveaux critiques. Dans ce cadre, l’expression de l’agressivité alimente une boucle auto-validante : elle est interprétée comme un symptôme, ce qui justifie le maintien des mesures, renforçant ainsi la frustration et la colère parentales.
À mesure que cette dynamique se stabilise, le conflit change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’une réaction à un événement traumatique, mais d’une confrontation entre deux systèmes de légitimité. Les institutions, organisées autour de la gestion du risque et de la protection, tendent à rigidifier leurs positions afin de préserver leur cohérence interne et leur crédibilité. Dozier et al. (2012) soulignent que les systèmes de prise en charge institutionnelle peuvent, dans certaines configurations, privilégier la stabilité organisationnelle au détriment des besoins relationnels fondamentaux des enfants et des familles. Toute contestation parentale est alors perçue comme une menace pour l’ordre institutionnel, ce qui transforme progressivement le conflit en une opposition structurée, où chaque partie cherche à maintenir sa position.
Parallèlement, les parents, confrontés à une perte prolongée et à une disqualification répétée, voient leur identité profondément fragilisée. Les données longitudinales de Sariaslan et al. (2022) montrent que le placement hors du domicile est associé à des trajectoires marquées par des risques accrus sur les plans social, sanitaire et psychologique, ce qui souligne la dimension durable de ces processus. Pour les parents, la séparation ne se limite pas à un événement ponctuel : elle s’inscrit dans une temporalité longue faite de décisions, d’expertises et d’interactions qui réactivent continuellement le traumatisme initial. L’agressivité devient alors chronique, non comme une dérive individuelle, mais comme une réponse entretenue par le dispositif lui-même.
Ainsi, la transformation de l’agressivité légitime en guerre des égos apparaît comme un effet systémique. Elle résulte de l’articulation entre un événement traumatique majeur, une lecture institutionnelle qui individualise les réactions au lieu d’en reconnaître les causes, et une dynamique organisationnelle orientée vers l’auto-validation. Ce processus empêche toute élaboration du traumatisme et enferme les acteurs dans des positions antagonistes rigides. La guerre des égos n’est pas ici une simple conflictualité interpersonnelle, mais le produit d’un système qui, en ne reconnaissant pas les effets psychiques et neurobiologiques de la séparation, contribue à les amplifier et à les chroniciser.
Références
Burrow, S., Wood, L., Fisher, C., Usher, R., Gayde, R., & O’Donnell, M. (2024). Parents’ experiences of perinatal child protection processes: A systematic review and thematic synthesis informed by a socio-ecological approach. Children and Youth Services Review, 166, 107960. https://doi.org/10.1016/j.childyouth.2024.107960
Dozier, M., Zeanah, C. H., Wallin, A. R., & Shauffer, C. (2012). Institutional care for young children: Review of literature and policy implications. Social Issues and Policy Review, 6(1), 1–25. https://doi.org/10.1111/j.1751-2409.2011.01033.x
Sariaslan, A., Kääriälä, A., Pitkänen, J., et al. (2022). Long-term health and social outcomes in children and adolescents placed in out-of-home care. JAMA Pediatrics, 176(1), e214324. https://doi.org/10.1001/jamapediatrics.2021.4324
Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Bolton, J., Brownell, M., Nickel, N., & Chateau, D. (2018). Maternal mental health after custody loss and death of a child: A retrospective cohort study using linkable administrative data. The Canadian Journal of Psychiatry, 63(5), 322–328. https://doi.org/10.1177/0706743717738494
Wall-Wieler, E., Roos, L. L., Brownell, M., Nickel, N., Chateau, D., & Singal, D. (2018). Suicide attempts and completions among mothers whose children were taken into care by child protection services: A cohort study using linkable administrative data. The Canadian Journal of Psychiatry, 63(3), 170–177. https://doi.org/10.1177/0706743717741058



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